Voici un exemple très parlant, raconté lors d’une conférence par l’ergonome et éminent professeur à l’université d’Aix Marseille 1, Jacques DURAFFOUR, décédé en septembre dernier :

« Un jour, je faisais un topo sur le travail. Dans une salle un jeune patron avait l’air de s’ennuyer et n’avait pas dit un mot. Tout à coup, j’ai vu comme une étincelle dans son regard. Il demande la parole et nous raconte l’histoire suivante :

« Je ne vois pas où l’on va avec vos propos, mais ce que vous racontez a peut-être quelque chose à voir avec ce qui m’est arrivé dans une fromagerie. Je suis automaticien et elle m’avait commandé un robot pour assurer le retournement des fromages dans la phase d’affinage. Ce travail était fait manuellement par des opératrices. Ce n’était pas très compliqué et j’ai fabriqué un robot qui – dit-il en joignant le geste à la parole – retourne tout fromage qu’il détecte.

Six mois après, j’ai été rappelé par le patron qui se plaignait de retour qualité inhabituels. Je reviens dans l’entreprise et je vais vérifier le fonctionnement de mon robot. Il marchait très bien : dès qu’il voyait un fromage, paf ! Il le retournait. Mais quand j’étais venu, au début, visiter l’atelier, j’avais vu une fois, peut-être deux fois, l’opératrice ne pas retourner un fromage. Je n’avais pas prêté attention au fait qu’il y en avait un de temps en temps qu’elle ne retournait pas. Et personne ne m’en avait parlé ».

Nous avons ri à cause du retournement des fromages, mais la discussion a montré les conséquences de cette erreur basée sur une vision simpliste du travail : licenciement de plusieurs ouvrières, problèmes de qualité, perte de parts de marché… Car le travail des opératrices ne consistait pas à retourner les fromages, mais à faire le diagnostic de leur maturité pour savoir si c’était le moment de les retourner. Un vrai regard sur le travail de ces femmes aurait pu déboucher sur un autre type d’intervention des syndicalistes dans l’entreprise, sur une autre organisation, sur un autre processus de conception du robot, voire sur une solution alternative… On prend les décisions sur la base de critères financiers, économiques ou autres et après on demande aux salariés de s’adapter. On est alors dans le bidouillage, dans la réparation, dans le rafistolage.

C’est de cela dont il faut sortir…

Source : Santé et Travail « L’enjeu d’un nouveau regard sur le travail » - Janvier 2009