Le jeu de la mort : que la force soit avec vous ! Ce soir à 20 h 35 sur France 2...
Par Sylviane LAURO le mercredi 17 mars 2010, - Actu - Lien permanent
Photo : ici
Je vous avais parlé récemment, au cours de la présentation des travaux d'Ariane BILHERAN, de Stanley Milgram, voir ici : comment un individu pouvait obéir à un ordre totalement contraire à ses valeurs. Eh bien près de 50 ans plus tard, c'est France 2 qui tente l'expérience et le résultat ne va sûrement pas vous surprendre puisqu'il est revu à la hausse avec 80 % des candidats qui vont au bout de l'indicible (contre 62 % il y a un demi-siècle)... Lisez plutôt l'article du Point paru ce jour, que j'ai repris dans son intégralité.
De la "téléréalité-docufiction" à la triste réalité de ce qui se passe dans nos entreprises actuellement en terme de soumission, d'aliénation sociale, de manipulation et de harcèlement moral, il n'y a bien sûr qu'un pas aisément franchi... Contrairement à ce que dit l'article qui stipule "que cela ne se produirait pas dans une entreprise car une personne soumise à l'autorité pourrait s'appuyer sur ses collègues"... Le journaliste devrait relire à ce sujet l'actualité récente sur les risques psychosociaux, les suicides chez France Télécom (et autres avant elles) et revoir les chiffres morbides de l'assurance maladie à ce sujet avec des millions de salariés en détresse... Oui, malheureusement cela est tout-à-fait transposable à ce que vivent les salariés de nos entreprises françaises et fonctions publiques.
Consternant, édifiant, terrifiant... Les mots vont bien vite nous manquer et pourtant cette expérience ne reflète que la société d'aujourd'hui où l'on est capable de détruire l'autre sans motif apparent... Quand le carré ne tourne plus rond...
A voir absolument le 17 mars 2010 à 20 h 40 sur France 2...
Et que la force soit avec nous...
Article du Point "Quand la télé vous manipule" :
En 1963, le professeur de psychosociologie Stanley Milgram inventait une expérience démontrant à quel point un individu peut obéir à un ordre contraire à ses valeurs. En l'occurrence, l'individu se voyait demander d'infliger des décharges électriques de plus en plus fortes à un prétendu cobaye. Une expérience popularisée par le film I comme Icare , d'Henri Verneuil. Le cobaye était, en fait, de mèche avec le professeur et ne recevait nullement ladite électrocution. Il était situé dans une pièce voisine et se contentait de gémir en fonction des voltages de plus en plus puissants... Tout cela n'était qu'un subterfuge de manière à examiner le comportement de celui qui, obéissant aux injonctions du professeur Milgram, était capable d'infliger la charge électrique maximale. À l'époque, 62 % des personnes avaient obéi jusqu'au bout en se mettant dans "un état agentique", selon l'expression du professeur... 47 ans plus tard, combien d'entre nous, placés dans des conditions identiques, sont capables d'infliger jusqu'à 460 volts ? C'est ce que France 2 a voulu tester, en s'appuyant sur l'équipe du professeur Jean-Léon Beauvois, chercheur en psychologie sociale, dans un documentaire passionnant, Le Jeu de la mort , réalisé par Christophe Nick, diffusé le 17 mars prochain en prime time.
France 2 a légèrement modifié les paramètres de Milgram. Ici, il s'agit de vérifier l'impact de l'autorité quand celle-ci, au lieu d'être incarnée par un scientifique en blouse blanche, repose entre les mains d'une simple animatrice télé, en l'espèce, Tania Young. L'équipe du professeur Beauvois a donc reproduit l'expérience de Milgram, mais en la transposant dans un faux jeu télévisé. Une petite annonce passée dans la presse a permis de sélectionner 80 candidats. Chacun d'entre eux pensait participer au pilote (non diffusé) d'un nouveau jeu télé pour le compte de France Télévisions. Leur participation est bénévole. Un public est présent, qui applaudit comme dans les vraies émissions de jeu...
Le supplice de la chaise électrique
Le jour du tournage, les personnes sélectionnées se voient expliquer la règle : elles devront questionner un autre candidat (en fait, un acteur de mèche avec les scientifiques), lequel devra retenir 27 associations de mots. À chaque mauvaise réponse, le questionneur devra, en guise de "punition", pousser un levier et ainsi soumettre le candidat fautif à une décharge électrique de plus en plus importante. Le spectre du voltage part de 20 volts pour aller jusqu'à... 460 volts, en grimpant par tranche de 20 volts... Première surprise : aucun des 80 postulants ne conteste, à ce stade, le principe même du jeu. Comme chez Milgram, l'acteur n'est pas visible du questionneur. Il entre dans une capsule où on l'attache à une chaise électrique, puis on referme la capsule. Si bien que le questionneur est entretenu dans l'illusion que les décharges sont réelles, car il entendra les réactions à la douleur du faux candidat, mais ne le verra pas gigoter sur sa chaise. Et pour cause : l'acteur sort de la capsule par un petit passage secret, dissimulé à l'arrière. Ce qui va se passer à partir de là nous plonge dans une certaine horreur...
À 80 volts, devant la douleur (feinte) de l'électrocuté, le rire du questionneur est la première réaction de décompression. "Le rire relaxe et permet au cobaye de poursuivre vers de plus hauts voltages", explique Jean-Léon Beauvois. À 180 volts, les cris de l'acteur sont plus vifs : un premier groupe de questionneurs se rebelle. "À ce moment-là, 17 % des questionneurs décident de tricher en appuyant de la voix les bonnes réponses au QCM", observe le professeur Beauvois. À 320 volts, l'acteur supplie d'arrêter le jeu, mais l'animatrice Tania Young presse le questionneur : "Ne vous laissez pas impressionner, continuez..." Comment poursuivre la torture ? 70 % de ceux qui persistent nient la victime en parlant pendant qu'elle crie. À 380 volts, l'acteur ne réagit plus. Le silence fait croire que la décharge l'a fait s'évanouir. Et malgré cela, 80 % des questionneurs vont au bout de l'horreur... C'est plus qu'en 1963 ! Sur les 80 personnes testées, trois n'ont pas souhaité que leur passage figure dans le documentaire. Sur ces trois personnes, deux font partie des désobéissants. Plus intrigant, le "champion des rebelles" a refusé de se montrer. Il s'agit d'un individu qui, non seulement, a désobéi, mais a réussi à retourner en sa faveur le public de l'émission afin que cesse le tournage.
Désobéir ? Un exploit
Désobéir ? Visiblement, c'est difficile pour un individu isolé, soumis à la pression, même d'une simple animatrice. Ils ne sont donc que 17 sur 80 à avoir osé se rebeller contre l'autorité. La situation de l'expérience est, bien entendu, artificielle et mérite d'être relativisée. "Ceci ne se produirait pas dans le cadre d'une entreprise où un individu, soumis à un ordre contraire à ses principes, pourrait toujours s'appuyer sur, par exemple, ses collègues pour refuser d'obéir." (NDLR : NON !!! Voir en introduction : l'individu en entreprise est isolé en cas de harcèlement moral et en décompensation trop souvent, en raison de l'absence de plus en plus prégnante de solidarité). Ici, l'individu n'a aucun recours. Il passe pour la première fois à la télé. Les caméras, les lumières, le public, tout l'impressionne. Et puis, il a confiance dans la production qui, pour l'inciter à aller plus loin, lui fait savoir, par l'intermédiaire de l'animatrice, qu'elle le décharge de toutes ses responsabilités... Le cobaye subit cinq degrés d'injonction. Si, à la cinquième, il continue à résister, le jeu s'arrête. L'expérience le considère comme un désobéissant.
L'équipe de Jean-Léon Beauvois a introduit des variantes sur un petit échantillon des cobayes. Dans la première d'entre elles, l'animatrice se retire et confie la maîtrise du jeu au seul questionneur. Dès lors, sans la pression de l'autorité, le taux de désobéissance monte à 75 %. Deuxième variante : introduire un conflit entre deux autorités légitimes. Le scénario est le suivant : à 180 volts, une personne de la production fait irruption sur le plateau sur le mode "On arrête tout, ça dérape, c'est une catastrophe !" Tania Young, au contraire, insiste pour poursuivre le tournage. Le questionneur observe donc que quelque chose cloche. Il doit choisir son camp : l'animatrice ou la chargée de production...
"La télévision est mûre pour tuer"
C'est ici l'une des différences majeures avec l'expérience de Milgram, lequel avait lui aussi introduit ce conflit entre autorités : en 1963, la désobéissance était massive. Aujourd'hui, les questionneurs ont continué à pousser les décharges en se rangeant aux ordres de l'animatrice Tania Young ! "Des situations qui produisaient le désordre n'en produisent plus", constate le professeur Beauvois, tandis que Christophe Nick, l'auteur du documentaire, en déduit que "la télévision est mûre pour accueillir un jeu où le but consiste à tuer son prochain".
Conclusion sans doute un peu exagérée, non ? "Cette expérience est terrifiante parce qu'elle montre que nous obéissons davantage à la télévision qu'à n'importe quel pouvoir, conclut-il dans L'Expérience extrême , un ouvrage (aux éditions Don Quichotte) qui relate les détails de cette aventure humaine aux confins de l'horreur. C'est la dérive de la télévision commerciale vers des programmes de plus en plus violents qui a banalisé la torture sur un plateau." Un réquisitoire qui sera débattu juste après la diffusion du documentaire le 17 mars prochain, autour de Christophe Hondelatte.
Je vous retrace à ce sujet également ce que l'on avait appelé dans les années 90, les "stages-chatons" :
Dans les années 1990, sont apparus, d’abord aux Etats-Unis, puis en France, ce que l’on a appelé les « stages-chatons », stages à prétendue visée managériale (M. MULLER, 2002, p.653). En France, le stage consistait à ce que le groupe, en formation managériale durant une semaine, adopte un chat. A la fin de la semaine, on demandait aux stagiaires de participer collectivement à l’étranglement du chaton. La connaissance de ces stages a été révélée en hôpital psychiatrique, à la suite de décompensations graves de certains stagiaires. L’étranglement collectif du chaton adopté permettait non seulement d’apprendre la cruauté et la résistance à la douleur de ce pour quoi/qui l’on a acquis de l’affection, mais aussi de souder le groupe dans une solidarité macabre, dans une culpabilité commune, qui n’est plus alors la culpabilité de personne en particulier.
Ces techniques d’aliénation par une culpabilité commune ne sont pas toujours aussi graves, mais permettent de détruire l’individualité en compromettant l’individu dans un acte de groupe transgressif.
Cette transgression détruit les repères identitaires et laisse ensuite la place à la reconstruction d’une nouvelle identité par filiation du groupe auquel chacun est lié par sa propre culpabilité.
Sources : Article le Point et Extraits des cahiers FPS - 25 février 2010



Commentaires
Incroyable cette expérience...
d'après le dossier de presse, ce doc est réalisé par Thomas bornot, gilles amado et alain michel blanc. En cherchant un peu, gilles amado est un super grand réalisateur télé et alain michel blanc un scénariste césarisé !!! Quant à thomas bornot, il fait parti de l'équipe de christophe nick. Bref que du beau monde qui laisse penser que la qualité sera au rendez vous !
J'avais entendu parler de l'expérience de l'électrocution. Je ne suis pas surpris de ces challenges. J'ai connu par un intermédiaire quelqu'un qui a cassé un monument historique (4000 ans ?) juste parce qu'il a été payé pour le faire. Certains disent que les gens n'ont plus de valeur. Je dirais plutôt que les valeurs ont changées. On se permet de déléguer la responsabilité sur d'autres, en particulier le patron (en référence au billet sur le harcèlement) C'est aussi pour cela que je me méfie des effets de mode ...
Bonsoir Sylviane !
Dans le droit fil de ton billet, le mensuel SCIENCES HUMAINES dans son numéro du mois de mars consacre un dossier à "L’énigme de la soumission". Un article "Torturez vous êtes filmés !" parle de l'expérience "Xtrême" de Christophe Nick.
J'ai fait un billet sur ce sujet (http://acqualin.blog.nordjob.com/in...) et un autre sur les deux documentaires qui font l'émission JUSQU'OÙ VA LA TÉLÉ ? (http://acqualin.blog.nordjob.com/in...). Je me suis permis de mettre ton billet en lien car je les trouve complémentaires.
Bonne semaine.
@ + Pierre-Antoine
Oui Pierre Antoine, merci... Je suis allée le lire... Il s'agit d'un excellent complément... Un grand merci pour ces autres informations pertinentes.
Bonne semaine également.
Sylviane
Plus que la bêtise, cette émission met en relief la méchanceté et la cupidité de l'être humain. Ce qui est regrettable c'est que les responsables d'une chaîne publique s'empare de ces travers pour faire de l'audimat et donc du fric.Quel exemple pour une jeunesse dont on dit qu'elle est violente. Si demain un parti extrémiste s'empare du pouvoir, il aura de la matière pour former ses escadrons de la mort. Pauvre humanité qui ne sait pas faire la différence entre le mieux et le pire. Plus je connais les hommes et plus j'ai envie de les fuir.
S’il y avait vraiment eu délit et que la victime qui n’en fut pas une, eut été torturée et non fait l’acteur, j’aurai personnellement attaqué auprès du tribunal des droits de l’homme l’ensemble de ceux qui se sont prêtés à ce jeu misérable. Chacun est responsable de ses actes même devant une hiérarchie qui les observe et on s’en explique devant un tribunal. J’ai encore beaucoup de mal à me remettre qu’Hondelatte nous fasse l’insulte de mettre l’ensemble des téléspectateurs dans le même panier en arguant qu’à la place des tortionnaires nous n’aurions pas su et peut-être comme lui-même nous nous serions pris au jeu jusqu’au bout. Honte à lui mais qu’il ne nous éclabousse pas de sa fange. Il y a encore quelques personnes en France qui savent faire la distinction entre des lois démocratiquement débattues et votées et celles qui ont des règles scélérates dictées par l’abjection ou l’affairisme. Ceux là même savent désobéir s’il le faut en prenant leurs responsabilités. Et leurs luttes non violentes les mènent assez souvent en garde à vue et devant les tribunaux de notre si beau pays et payent de lourdes amendes en guise de super banco. Je pense notamment à tout mes collègues des « faucheurs volontaires ».
Satires amusées sur le sujet sur :
http://douillon.canalblog.com/
Bons Sourires
JEAN PATRICK
Soyez tous honnétes et responsables ,ne jouez pas les martyrs ,les candidats ont été utilisés comme des cobayes et le CSA c'est rendu coupable de complicité,il faut pousser les candidats à porter plainte contre les producteurs...aristote_912@hotmail.com