M.F HIRIGOYEN, l'une des pionnières du combat contre le harcèlement moral, nous donnait une vision de ce dernier comme étant le harcèlement lié à la proximité : celui du conjoint, du parent, de l’employeur ou du collègue souffrant d’une psychose qui le pousse à des comportements destructeurs. C. DEJOURS va plus loin dans la définition du harcèlement moral et sort du cliché "pervers-victime" pour (d)énoncer un processus de harcèlement moral tout à fait comparable à celui du harcèlement moral pervers, mais si les moyens mis en œuvre sont identiques (distorsion communicationnelle et violence), cette fois, pas de phase de séduction ou d’emprise : la violence est immédiate. Et le ou les harceleurs ne torturent pas psychologiquement leurs victimes du fait d’un dysfonctionnement psychique, mais SUR ORDRE.

Alors, comment peut-on exécuter des ordres pareils ? s’est demandé Christophe DEJOURS. On trouve bien sûr, parmi les mauvaises raisons les égoïstes, le désir de conserver sa place, son statut, son salaire, etc. Mauvais calcul, parce que l’expérience prouve que le fait de collaborer aux ordres de la hiérarchie ne prémunit pas contre les ennuis ultérieurs, licenciement compris. Mais surtout comment ces personnes là s'arrangent-elles avec leur conscience ?

Christophe DEJOURS démontre qu’il faut en effet s’arranger avec sa conscience pour pouvoir obéir. Et que les instances qui vous demandent de pousser un collègue à la dépression, à la faute professionnelle ou à la démission aident les harceleurs mandatés à s’arranger avec leur conscience. En valorisant le mal car il faut du courage pour faire le mal (sic !). On va donc faire appel au courage des « mandatés ». Dejours fait d'ailleurs souvent référence à Hannah Arendt, la philosophe qui a beaucoup travaillé sur la notion de banalisation du mal, notamment dans son livre « Heichmann à Jérusalem ». Car entre le courage d’un tortionnaire de bureau et celui d’un agent zélé du Reich, on trouve de troublantes similitudes.

La hiérarchie va faire appel notamment au courage dit « viril » (la virilité étant une défense contre la souffrance) des harceleurs mandatés, et celui qui refusera de faire le « sale boulot » sera dénoncé comme « femmelette » entre autres (pour rester polie !)... C’est utiliser une stratégie perverse, à savoir la menace de castration sociale comme levier de la banalisation du mal. Les harceleurs mandatés ont peur pour leur emploi (et surtout leur pouvoir), comme tout le monde. Cette peur est activée par le discours néo-libéral actuel qui met en avant la notion de « guerre économique » (déjà évoquée par C. DEJOURS), la menace du chômage, etc. Elle est consolidée chez les mandatés par la menace de castration sociale, facile dans un contexte où les relations hommes / femmes sont en pleine redéfinition, où l’identité masculine est fragilisée, et où certaines femmes n’osent s’imposer professionnellement qu’en intégrant et en utilisant les anciens stéréotypes masculins (70 % des victimes sont des femmes harcelées par des hommes - source ANACT). Il s’agit donc cette fois de l’activation d’une deuxième peur, psychique et éthique.

Toutefois, cette "deuxième" peur n’abolit pas le sens moral. Elle génère au contraire la "troisième" peur (phénomène de cascade) de la responsabilité du mal commis à autrui. Il devient donc alors nécessaire de permettre aux mandatés de mettre en place un système de défense supplémentaire. Ce sont les idéologies collectives comme le déni ou la provocation, les rituels de conjuration. La mise en avant d'intérêts supra-individuels, qui permet aux harceleurs mandatés de se convaincre qu’ils appartiennent à une élite. Ou encore la présentation du harcèlement sous couvert de travail rationnel et scientifique (« il faut se débarrasser de ceux qui sont dépassés, des feignants, des profiteurs, des faibles, des nuls, des bons à rien etc » : le harcèlement est ainsi justifié comme une sélection. Pendant ce temps, la victime perd pied, s'isole et finit effectivement par croire qu'elle est vraiment nulle.

Le système n’a plus alors qu’à s’auto-alimenter, car cette réalité sociale justifie le discours darwiniste des dirigeants aux yeux des employés (s'adapter ou crever). La mise à l’écart des employés les plus âgés participe à l’effacement des traces (c’est la mémoire de « l’avant » qui disparaît), d'où les mises en scène de disparition (effacer le salarié de l'organigramme, vider ses tiroirs et jeter ses affaires etc...). La société civile n’est pas ou peu ou mal informée de ce qui se passe dans les entreprises et n’en a pas vraiment conscience. Enfin, les rares affaires qui émergent sont présentées comme étant exceptionnelles.

Bref, des salariés souffrent et ne le disent pas, meurent parfois aussi... Alors comment tolérer l'intolérable ? La question centrale de cet ouvrage étant finalement la suivante : " Pourquoi les uns consentent-ils à subir la souffrance, cependant que d’autres consentent à infliger cette souffrance aux premiers ? "

Source (à lire et à relire) : Souffrance en France, la banalisation de l'injustice sociale - Christophe DEJOURS