En matière de protection de la santé de l’homme au travail, tout le monde a envie de bien faire, tout le monde est en position difficile, mais personne n’en parle au sein des équipes de travail. Tel est le premier constat que je retire du matériel rassemblé dans le cadre de cette mission. Et ce constat est terrible pour ce qu’il révèle d’occasions gâchées, d’opportunités manquées et de vies abîmées.

Pour un grand pays républicain comme le nôtre, qui croit en la vertu citoyenne de la formation ouverte à tous, qui place les valeurs de solidarité, d’humanité, de responsabilité individuelle et collective au coeur de son fonctionnement, qui a fait de la précaution une valeur constitutionnelle, ce constat est choquant, car il révèle que nous sommes en matière de santé au travail sur un registre de contre productivité. Force est de constater que peu de pays disposent d’un code du travail aussi protecteur pour le travailleur que le nôtre et que peu de pays ont investi autant de ressources dans la médecine du travail. Or, le secteur de la santé au travail est en crise et aucun acteur consulté n’a défendu un point de vue inverse.

Si la croyance domine que le travail nuit à la santé, alors tous les discours fondés sur « la valeur travail Â» ne peuvent que susciter la méfiance. Par conséquent, améliorer la santé des travailleurs est bien sûr un objectif en soi, mais c’est aussi un enjeu global pour notre société.

Aujourd’hui, on n’attend plus de la santé qu’elle créé du travail, on attend du travail qu’il créé de la santé. Nous sommes entrés dans une économie dont la finalité attendue est le bien-être. Pour les entreprises, c’est une véritable révolution.

Derrière cette révolution silencieuse se cachent de nombreux oublis qui expliquent comment le système de santé au travail est devenu dysfonctionnel. Pour caricaturer un peu, on peut dire que le travail a été oublié, de même que la santé, que la relation entre le travail et la santé a été oubliée, que les risques ont été négligés, que la recherche scientifique a été délaissée et que notre système économique s’est déshumanisé.

Le travail a connu et va connaître une évolution considérable pour toute une série de raisons : technologiques, économiques, sociologiques, écologiques et on n’en a pas suffisamment analysé les implications sur la santé physique et l’équilibre psychologique. En particulier, le collectif de travail qui joue un rôle important de soutien et de structuration s’est affaibli.

Sans vouloir être excessivement pessimiste, il est évident que l’épidémie des maladies liées à l’amiante est venue révéler une situation d’inadéquation entre les besoins et les réponses. Ce dossier est à l’origine de la prise de conscience qui a motivé ce rapport et bien d’autres. Il a conduit le Conseil d’État à condamner les pouvoirs publics et la Cour de cassation à édicter une jurisprudence dite de « l’obligation de sécurité de résultat » sur laquelle s’appuient de nombreux jugements de faute inexcusable de l’employeur. Nul doute qu’ils s’agissent de décisions lourdes de sens.

Pourtant, il ne faut pas oublier que la santé au travail est un des grands progrès sociaux acquis tout au long du XXe siècle et que si l’état de santé est bien meilleur en France que dans beaucoup d’autres pays, la prévention y a contribué. La question n’est donc pas que ce secteur a été négligé. Elle est plutôt que progressivement, son modèle de pratiques n’a pas évolué concomitamment avec la nature des problèmes à prendre en charge.

Ce décalage est avant tout lié à la logique qui a été mise en oeuvre. La réparation a prévalu sur la prévention, la réactivité sur la proactivité, l’obligation réglementaire sur la conviction, les moyens et les procédures sur les résultats concrets. Les risques professionnels ont parfois fait l’objet de négociations, y compris salariales, là où des actions de protections collectives et individuelles s’imposaient. Or, comme le dit bien Christophe Dejours, « travailler suppose non seulement d’user d’intelligence, mais la capacité de supporter affectivement l’échec que le réel oppose à la volonté, au savoir-faire et à la maîtrise du procès technique. » Le travail est un élément essentiel du développement et de l’épanouissement de l’homme et de son identité. Si on oublie cela, on créé les conditions d’une atteinte à la santé au plan physique, mental et social.

Or, l’idée s’est progressivement installée à tort, que cette atteinte concernait surtout les ouvriers exposés à des travaux pénibles et polluants ou le monde agricole. Les employés de bureau, de service, les cadres et les professions intellectuelles, moins sollicités physiquement, étaient censés être à l’abri de ces « maux ouvriers ». Pour eux, l’intérêt même d’une médecine en milieu de travail suscitait des doutes. De surcroît, ce n’est que récemment que la pluridisciplinarité a émergé comme nouveau modèle de pratique préventive. Trop longtemps, l’idée a prévalu que les problèmes de santé étaient l’affaire des médecins, ce qui dispensait les managers de s’investir.

Alors que toute l’histoire de la prévention est celle d’une lente maturation de la notion de risque, de nombreux textes témoignent qu’en matière de santé-sécurité au travail, on fait trop souvent la confusion entre le risque et le danger. Le risque, c’est la probabilité qu’un danger se réalise. La prévention primaire est celle qui diminue le risque, la prévention secondaire est celle qui diminue la gravité du danger. En oubliant la notion de risque et en ne se donnant pas les moyens de le mesurer et de le surveiller, notre système de santé au travail est devenu unijambiste, il a marginalisé la prévention primaire.

Le fait que les maladies chroniques soient multifactorielles, impliquant les caractéristiques biologiques et génétiques, les comportements, la qualité des milieux de vie, le travail et l’accès aux soins, a souvent servi de prétexte pour imputer ces maladies à la sphère privée et pour nier le rôle du travail. On le voit dans la définition même de ce qu’on appelle une maladie professionnelle, définition qui est une absurdité scientifique. La réalité n’est pas binaire. Elle ne peut pas être noire (la maladie est 100 % d’origine professionnelle) ou blanche (le travail n’est en rien un contributeur à la maladie). Dans tous les domaines, le paradigme pasteurien (un facteur entraîne une maladie) a fait son temps et sa seule survivance est dans la relation travail-santé. Cela devrait faire partie de la culture de base de tout adulte.

Enfin, de nombreux acteurs, comme MM. Nasse et Légeron, dans leur récent rapport sur les risques psychosociaux, soulignent que la dimension humaine du travail est menacée par la financiarisation à outrance de l’économie, par la pression de la productivité et de la compétition. Les dirigeants sont conduits à plus s’investir sur l’externe que vers l’interne. On note ainsi l’affaiblissement de la fonction de gestion des ressources humaines dans les grandes entreprises. Si le travailleur français est l’un des plus productifs, sans doute est-ce au prix de fortes tensions interpersonnelles et de souffrance, voire de violence. Moins de travailleurs, moins de temps de travail et plus de productivité : la solution de cette équation se fait aux dépens du temps d’échange, de l’attention portée à l’autre, et au prix d’une densification des tâches et d’une logique de flux tendus. Le développement de la communication électronique a paradoxalement induit un éloignement interindividuel.

Former en santé au travail, c’est avant tout réintroduire l’homme au coeur du travail.

On ne peut gérer que ce que l’on mesure et l’« on ne croit que ce qu’on voit ». En matière de santé au travail, il faut donc mettre en place des dispositifs permettant d’objectiver les risques invisibles et de relativiser les jugements de valeur et les opinions. Au sein des entreprises, il faut donc organiser les systèmes d’information pour exploiter les gisements de données inutilisées pour la définition des actions de prévention, alors qu’elles sont disponibles. Plusieurs d’entre elles se sont dotées d’observatoire de la santé au travail. Ce mouvement mérite d’être encouragé. Les services de santé au travail devraient, eux, développer l’informatisation des données de santé, ce qui permettrait notamment de résoudre la question de la traçabilité des expositions.

De la même manière que l’on attend aujourd’hui de la médecine une pratique fondée sur des preuves scientifiques, avec une Haute autorité de santé chargée d’évaluer ces preuves, la prévention des risques professionnels doit être fondée sur des preuves d’efficacité et non seulement sur des opinions ou de la bonne volonté.

Dans les entreprises, l’enjeu de santé au travail ne peut exister que si les hauts dirigeants s’impliquent, qu’ils adoptent une vision sur le moyen terme, qu’ils intègrent les paramètres sanitaires dans leur cartographie des risques, qu’ils créent les conditions d’une collaboration loyale entre médecins, managers et travailleurs et que des incitatifs internes et externes existent pour que les bons résultats soient valorisés.

Parmi les leviers identifiés, la dimension éthique prend une place croissante dans la foulée des notions de responsabilité sociale et de développement durable. Quand Internet permet d’entrevoir la constitution d’une « opinion mondiale », selon le mot d’Ulrich Beck, le risque d’atteinte à l’image, de perte d’attractivité de l’entreprise n’est plus seulement théorique. Elle conduit des dirigeants éclairés à promulguer des chartes éthiques qui incluent le bien-être des travailleurs parmi les valeurs identitaires de l’entreprise.

Autre levier : Le développement des certifications nationales et internationales est un autre moteur important qui a bien fonctionné dans les domaines de la qualité et de l’environnement et qui commence à se développer en santé au travail. Des systèmes de notation de la performance des entreprises dans ce secteur devraient être prochainement proposés.

Conclusion :
Ce que la demande sociale en matière de santé au travail montre, c’est la nécessité de changer d’attitude et de culture, de refuser la fatalité qui veut que le travail soit une menace pour la santé, au lieu d’être une source d’épanouissement. Notre société a besoin d’une politique du bien-être au travail.

Je suis convaincu que moyennant une volonté politique, quelques moyens dédiés (au demeurant modestes au regard des enjeux), un peu de méthode et d’organisation rigoureuses, notre pays peut sortir par le haut des difficultés actuelles qu’il rencontre en matière de protection de la santé de l’homme au travail. Sans être une baguette magique, le secteur de la formation a un rôle propre à jouer et un signal fort donné dans ce domaine peut avoir un rôle d’entraînement et de mobilisation.

Parce que l’état de santé de la population est globalement bon, les faiblesses constatées dans le secteur de la santé au travail deviennent choquantes. Quand on est capable du meilleur, la moyenne est synonyme de médiocrité. Comme le disait Tocqueville, « plus on réduit le risque, plus ce qu’il en reste, paraît insupportable à la population. ».

Les formateurs ont donc une responsabilité particulière, car s’ils délivrent des messages erronés ou des outils inappropriés, ils aggraveront le problème au lieu de le résoudre. C’est dire l’importance de soigneusement évaluer les initiatives qui seront prises.

C’est le souhait que je formule en conclusion, car finalement, à quoi peut servir le travail humain, sinon à produire du bien-être individuel et collectif ?

Bon début d'année à toutes et à tous, une bonne santé et beaucoup de bien être au travail...