Sylviane LAURO : « Ariane, dans votre ouvrage vous décrivez fort bien les logiques d’aliénation du groupe (cliquez ici). Dans un tel contexte totalitaire et face à une telle violence, l’individu n’a que deux choix finalement : se soumettre et se laisser détruire, ou se démettre par la fuite pour survivre ; dernier choix entraînant souvent perte d’emploi, dépression etc…
N’est-ce pas finalement un impératif catégorique qui s’impose plutôt qu’une option « choisie » pour celui ou celle qui est « victime » à ce moment-là ?

Ariane BILHERAN :
Dans un contexte totalitaire, la victime est de toute façon contrainte. Mais la dimension du choix persiste tout de même. L’impératif catégorique, cette notion kantienne, nous renvoie aux conditions morales de notre existence. Le dilemme se pose ainsi : accepte-t-on de perdre sa liberté intérieure et son libre arbitre (pour diverses raisons : angoisses matérielles, crainte d’être rejeté par le groupe etc.) ou bien est-ce qu’il s’agit là des conditions mêmes de notre humanité que nous refusons de sacrifier ? Dans une grande mesure, je crois à la notion de choix car je crois aussi à la possibilité pour un être humain d’user de son libre-arbitre. C’est une posture philosophique. Mais c’est aussi une posture éthique, car l’idéal humaniste consiste à encourager l’être humain à lutter pour conserver sa conscience et sa liberté. Le coût matériel et social peut être énorme, mais le gain en équilibre personnel et psychologique est considérable. Certains choisissent la première voie, celle de la soumission (ils peuvent évoluer ensuite), d’autres choisissent la voie de la libération.
La fuite pour survivre n’est pas nécessairement liée à la dépression. Un choix assumé et libre ne conduit pas à la dépression. Souvent, dans le harcèlement, la victime vit son départ comme une lâcheté (jugement moral négatif), un échec, un idéal déçu (« j’ai tout investi pour rien » etc.) qui donnent le sentiment d’une perte affective et d’une « nullité » (« si cela m’est arrivé, c’est que je le méritais »). En revanche, assumer son départ, indiquer que l’on ne part pas sous la contrainte, mais parce que, en tant que sujet autonome et libre, l’on refuse un tel système de violence généralisée et instrumentale, c’est sans doute un choix et de liberté psychique auquel chaque être humain doit pouvoir prétendre. Bien sûr, avant de partir, il peut être intéressant d’explorer toutes les solutions de dépassement du problème et avoir sollicité l’aide des acteurs ressources gravitant dans le champ de l’institution ou l’entreprise (CHS, CHSCT, Syndicats, Direction, DRH, médecine de prévention, médecine du travail, inspecteur du travail…).

Sylviane LAURO : Si mes souvenirs sont bons, seule Marie-France Hirigoyen avant vous avait nommé cette violence insidieuse. Vous vous différenciez pourtant de son concept en donnant une dimension collective au harcèlement (notamment au travail).
N’est-ce pas l’occasion pour les personnes au comportement harcelant de se décharger justement sur le groupe : « ce sont eux qui harcèlent, pas moi », leur laissant encore ainsi une impunité grandissante ? »

Mais ils n’auraient pas totalement tort de dire cela ! L’impunité des harceleurs est liée au contexte groupal et social qui leur laisse une marge de manœuvre. Bien sûr, sans harceleur, il n’y aurait pas de harcèlement. Mais, sans un contexte groupal corrompu et marqué par l’impunité, non plus. En d’autres termes, une personne souhaitant harceler peut en être empêchée par un contexte groupal équilibré et régi par des règles d’autorité (cf. mon livre sur « l’autorité » et le postulat d’exclusion harcèlement/autorité), alors qu’un groupe corrompu laissera nécessairement de la place à l’émergence de harcèlements. Or, chaque membre du groupe peut, à un moment donné, « renverser la vapeur » et faire en sorte que le harcèlement cesse. Et ce, alors que le harceleur est beaucoup moins armé psychologiquement pour faire cesser le harcèlement qu’il met en place : cela peut être même un fonctionnement psychologique « vital » pour lui, dans une forme de « survie psychologique », évidemment tout à fait condamnable sur le plan moral. Parmi les membres du groupe, certains peuvent avoir conscience de ce qui se joue, et rester muets par peur. Or, et c’est le règne animal qui nous l’apprend, la peur engendre nécessairement la violence (et la violence engendre la peur). La lutte contre le harcèlement passe avant tout par une responsabilisation individuelle qui implique de combattre nos peurs.

A suivre : la prévention de la pathologie groupale et la judiciarisation