1) Abolir le sens moral
L’individu est-il libre ou contraint ? Le consentement à l’injustice est libre. Les gens ordinaires possèdent un sens moral. Dans ce cas, comment parvient-on à anéantir la capacité d’un sujet à utiliser sa pensée. Il n’est pas possible d’obtenir l’anéantissement de la pensée nécessaire à l’usage du sens moral sans exercer de violence contre son corps.

Je peux avoir peur et continuer à penser et à juger. Je peux par exemple avoir peur d’être licencié si je n’obéis pas, mais dans le même temps je peux parfaitement penser qu’il est immoral d’obéir.

Ex : une femme peut avoir peur de représailles physiques de la part de son mari alcoolique si elle tente de le quitter et pourtant décider quand même de prendre ce risque parce qu’elle juge immoral de se faire battre et de laisser frapper ses enfants.

Pourtant lors de traumatismes psychiques (suite à catastrophe, choc, accident etc…), la pensée peut être transitoirement sidérée. La clinique du traumatisme permet de comprendre comment une pensée s’arrête, mais pas comment la volonté de l’autre peut s’installer à la place de celle du sujet. Cet état existe aussi : il s’agit de l’aliénation mentale. Il existe aussi la clinique des victimes de tortures.

Comme le montrent tous les documents sur les situations extrêmes, l’abolition de la subjectivité passe toujours par une action exercée par la force sur le corps. C’est en effet, en imposant au corps certaines contraintes que l’on atteint la subjectivité, l’affectivité, et, au-delà, la pensée dans ce qu’elle a d’irréductiblement singulier et libre.

A partir d’un certain niveau de contraintes, a fortiori si l’on inflige des douleurs ou des meurtrissures au corps, on pousse paradoxalement le corps vers l’accroissement des besoins physiologiques contrariés. Alors la pensée est progressivement envahie par l’appel des besoins, le champ de conscience se rétrécit, la pensée se polarise, la vie de l’esprit s’abolit. A la limite, il n’y a plus de sujet dans la mesure où le corps subjectif a été dissout dans le corps physiologique. Le sujet est ramené a des fonctions impérieuses, les fonctions physiologiques où l’humanitude s’est perdue.

De cette expérience d’abolition de sa subjectivité, il n’est pas certain qu’on puisse redevenir indemne.

Dans de nombreux cas, la violence ne vise pas la mort de la victime mais s’arrête avant pour pouvoir utiliser la soumission et l’enrôler dans des actes ou des actions qu’elle n’aurait pas commis si elle n’avait pas été soumise à des manipulations violentes exercées contre son corps.

2) Consentir malgré son sens moral

Il n’est pas facile d’obtenir la soumission totale d’un être, lorsque ce dernier s’y refuse par la mobilisation de sa volonté et de son sens moral, car il faut alors en passer par des manœuvres lourdes, seules capables d’atteindre, par l’anéantissement de la pensée, son sens moral.

Comment expliquer, alors, que nous nous soumettions aux injustices dont nous sommes agents, victimes ou témoins, comme si nous ne pouvions pas faire autrement, alors même que cette violence, celle de représailles violentes contre l’intégrité de nos corps, n’est pas au rendez-vous ? Si nous nous soumettons, et si ce n’est manifestement pas parce que notre capacité de penser et notre sens moral ont été abolis, c’est que nous y consentons.

A suivre : Partie 3 : De la servitude volontaire...

Source : Article "violence ou domination" In "Travailler" C. DEJOURS - 1999