Focus sur... "Violence et travail" - Introduction
Par Sylviane LAURO le mercredi 11 novembre 2009, - Focus sur... - Lien permanent
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L'actualité récente nous rappelle de manière récurrente combien la souffrance au travail fait partie de notre quotidien. Si la partie immergée de l'iceberg dénonce allègrement le phénomène des suicides au sein de nos entreprises, nous constatons également d'autres violences : sabotages, destruction des biens de l'entreprise, séquestration des managers, voire assassinats etc...
Dans un dernier "Focus sur", nous avions parlé avec Ariane BILHERAN du phénomène de harcèlement et comment la victime, dans sa détresse, devait faire face à un choix : se soumettre ou se démettre.
Je vous propose aujourd'hui de parcourir un aperçu des travaux de Christophe DEJOURS, que les lecteurs de ce blog commencent à connaître, en abordant le thème de la violence au travail. Et tenter ainsi de comprendre comment les victimes de violence perdent pied, et pour certaines d'entre elles, se retrouvent dans une spirale terrifiante... Comme Ariane, il aborde le problème du consentement libre, définit la violence pour mieux la comprendre en abordant cette dernière comme enjeu d'identité.
"La violence au travail : comment, pourquoi ?"... Eclairages...
Christophe DEJOURS s’efforce de rassembler les arguments en faveur d’une conception restrictive de la violence de façon à ne pas passer à côté de ce qui lui semble être un problème clinique et théorique majeur.
En abordant le thème « violence et travail », il ne peut être ignoré les conséquences pratiques et politiques.
Le débat tourne autour des relations entre système néo-libéral et système totalitaire. Nous sommes passés aujourd’hui de la tolérance sociale à l’injustice, il est important dans ce contexte de discuter des risques de dérives du système.
La différence fondamentale entre les processus impliqués dans l’adhésion au système néo-libéral et ceux impliqués dans l’adhésion au système totalitaire met précisément au centre la question de l’usage de la violence. Dans une dictature, la violence est systématiquement utilisée pour soumettre les gens et pour traiter le problème des récalcitrants. Ce n’est pas le cas dans notre système néo-libéral. La banalisation du mal et de l’injustice ne passe pas chez nous, me semble-t-il, par l’exercice de la violence, mais par la collaboration de la majorité au système.
On constate aujourd’hui l’apparition de nouvelles pathologies sous l’effet des mutations technologiques, organisationnelles et managériales : pathologies d’épuisement ou de surcharge, lésions par hyper-sollicitations (TMS etc…), pathologies du harcèlement et du mobbing, peur du chômage, suicides… Cette liste, tout le monde s’accorde à le dire, reflète l’apparition d’une nouvelle forme de souffrance dans le rapport au travail.
Mais, on a vite fait d’établir aussi une équation entre les causes des nouvelles formes de souffrance dans le travail et la violence. En effet, les conduites déloyales, les stratégies de déstabilisation psychologique, les infractions au droit du travail, les injustices en tout genre etc… relèvent-elles de la violence ?
Il s’agit le plus souvent de consentement :
- Ã subir la souffrance,
- à être témoin de la souffrance d’un tiers sans pour autant intervenir ou agir,
- ou encore faire subir la souffrance à autrui sans être soi-même sous la pression d’une violence qui nous disculperait.
Toujours avoir dans ce contexte la préoccupation de départager ce qui ressortit à la violence et ce qui ressortit au consentement libre.
Pour mieux comprendre, définissons le terme de "violence" : Une conduite est violente lorsque l’intention contient la possibilité, voire la volonté de dégrader ou de détruire, même si l’objectif visé n’est que partiellement atteint.
• La violence réactionnelle : lorsque quelqu’un est « hors de soi », lorsque la colère peut déboucher sur un acte violent, sémiologie du « passage à l’acte » = solution ultime pour décharger l’appareil psychique de l’excitation en excès qui menace de le détruire de l’intérieur,
• La violence actionnelle : = action délibérée impliquant l’exercice de la liberté et de la volonté. C’est le cas chez le tortionnaire ou chez le coupable d’un meurtre commis avec préméditation. La conduite est délibérée voire calculée, elle a directement à voir avec le sadisme, c’est-à -dire le plaisir ou l’anticipation du plaisir à faire souffrir ou mourir un tiers.
Violence et identité :
La violence a toujours un enjeu d’identité.
• Dans le cas de la violence réactionnelle, c’est l’identité du sujet violent qui est mise en cause par la situation, et c’est pour tenter de ne pas perdre son identité qu’il passe à l’acte convulsivement.
• Dans le cas de la violence actionnelle, il ne s’agit pas de l’identité du sujet mais de l’identité de la victime que le sujet cherche à anéantir. La violence actionnelle vise très précisément à atteindre l’autre dans son identité : dégrader, détériorer, ou détruire l’identité de l’autre.
Dans le premier cas, pour se défendre de l’autre, dans le second cas, pour tirer du plaisir de l’effondrement de l’autre.
A suivre : Partie 2 : la violence actionnelle ou délibérée comme instrument de domination
Source : Article "violence ou domination" In "Travailler" C. DEJOURS - 1999






Commentaires
Christophe Dejours est un chercheur et un auteur qui m'est cher et qui m'aide à mieux comprendre le milieu du travail : à travailler en homme responsable . Pour mieux comprendre ses travaux, il me semble très utile de lire Hannah Arendt dont il s'inspire. Et surtout lire Eichmann à Jérusalem Rapport sur la banalité du mal*.
Voici deux courts extraits qui illustrent comment est possible le fait de "la collaboration de la majorité au système".
EXTRAIT I. (pg 89-90)
"Eichmann était-il un cas modèle d'"auto-intoxication" et de stupidité extrême ? Ou était-il le type même de criminel qui jamais ne se repent, qui ne peut se permettre d'affronter la réalité parce que son crime en fait partie intégrante ? (Dostoïevski rapporte dans son "Journal" qu'en Sibérie il n'a jamais rencontré, parmi des dizaines d'assassins, d'auteurs de viols et de vols, un seul homme qui reconnût avoir mal agi.). Et cependant Eichmann n'était pas un criminel ordinaire qui, face à la réalité d'un monde non criminel, n'a de refuge que son gang. Pour se persuader qu'il ne mentait ni aux autres ni à lui-même, Eichmann n'avait qu'à évoquer le passé. Car il avait été en harmonie avec le monde qu'il avait connu. La société allemande, qui comptait quatre-vingt millions d'âmes, s'était défendue, elle aussi, contre la réalité et contre les faits et avec les mêmes moyens : l'auto-intoxication, le mensonge, la stupidité. Les mensonges changeaient d'année en année et se contredisaient souvent ; ceux qu'on débitait à l'intention du peuple n'étaient pas nécessairement ceux qu'on débitait aux différentes branches de la hiérarchie du parti. Mais le mensonge était devenu pratique courante ; psychologiquement, c'était le sine qua non de la survie. A tel point que, même aujourd'hui, dix-huit ans après l'effondrement du régime nazi, alors que le contenu exact de ces mensonges est le plus souvent oublié, il est difficile de ne pas croire que le mensonge fait partie intégrante de la personnalité allemande. L'on répandit, pendant la guerre, un slogan - der Schicksalskampf des deutschen Volkes (1) - lancé soit par Hitler soit par Goebbels, et qui facilitait l'auto-intoxication du peuple allemand. Il supposait en effet : 1° que cette guerre n'était pas une guerre ; 2° que c'était le destin, et non l'Allemagne, qui l'avait commencée ; et 3° que c'était pour les Allemands, une question de vie ou de mort : ils devaient exterminer leurs ennemies ou être exterminés eux-mêmes.
1. La lutte prédestinée du peuple allemand.
EXTRAIT II. (pg 205-206)
"J'ai insisté sur ce chapitre de l'histoire, que le procès de Jérusalem ne mit pas en lumière - ou, du moins, pas dans ses dimensions véritables - parce qu'il montre à quel point les nazis provoquèrent l'effondrement moral de la société européenne respectable - non seulement en Allemagne mais dans presque tous les pays, non seulement chez les bourreaux mais aussi chez les victimes. Contrairement à d'autres nazis, Eichmann avait toujours été impressionné par la "bonne société" ; et s'il était si poli avec les responsables juifs, c'est qu'il s'adressait à des gens qui, sur le plan social, étaient ses supérieurs. Eichmann n'était pas du tout, quoi qu'en ait dit un témoin, une "Landsknechtnatur", un mercenaire. Il croyait, avec ferveur et jusqu'à la fin, au succès, principal critère de la "bonne société" telle qu'il la connaissait. A cet égard, son dernier propos sur Hitler (qu'avec Sassen il avait décidé de "rayer" de leur récit) est révélateur. Hitler, dit-il, "a peut être eu tort du début jusqu'à la fin, mais il y a un fait indiscutable : cet homme-là a été capable de se hisser du rang de soldat de première classe dans l'armée allemande, à celui de Führer de près de quatre-vingts millions d'âmes... La seule réussite de cet homme était la preuve que je devais m'incliner devant lui." Et la conscience d'Eichmann pouvait être tranquille : il pouvait constater avec quel zèle, quel empressement, la "bonne société" réagissait comme il l'avait fait, lui. Il n'avait pas besoin de "se boucher les oreilles quand sa conscience lui parlait" (termes employés dans le texte du jugement), non pas qu'il n'eût pas de conscience, mais parce que sa conscience lui parlait d'une "voix respectable", la voix de la société respectable qui l'entourait."
Toute ressemblance avec des faits actuels (à l'œuvre depuis de longues années et s'amplifiant) n'est pas fortuite et mérite la plus grande considération.
* Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem Rapport sur la banalité du mal, Collection Folio/Histoire, Editions Gallimard, 1966, pour la traduction française, 1991, 1997 pour la présente édition.
Bonjour Sylve. Toujours très intéressant et utile.
Sur la violence et les systèmes: dans les deux cas, me semble-t-il, il s'agit toujours aussi de "collaboration de la majorité au système"; d'où la notion de choix, personnel.
(je me trompe peut-être, mais me remémore lectures Hannah Arendt).
Sur la violence qui est toujours "un enjeu d'identité": je n'y avais jamais pensé ainsi, alors que cela à l'air évident!
Bonne journée à toi.
@ Vous deux : les grands esprits se rencontrent ! Vous citez les mêmes références
@ Pierre-Antoine : merci de ces qques extraits qui font froid dans le dos et qui donnent effectivement matière à réfléchir. Comme l'expliquait Ariane BILHERAN, le harcèlement comme pathologie groupale peut engendrer des dégâts considérables, et comme le montrent ces extraits, en toute impunité, au nom du pouvoir et de l'admiration. Celles et ceux qui justement pratiquent le harcèlement au sein de nos entreprises le font aussi avec toute conscience, certains et certains d'entre eux (elles) passant pour des saint(e)s, des criminel(le)s finalement TRES ordinaires...
@ Véro : oui "le consentement de la majorité au système" voilà le mal... La suite des travaux de C. DEJOURS dans la rubrique "Focus sur..." vous éclaireront sans doute justement sur l'abolition du sens moral... ou comment justement, je cite C. DEJOURS : "JE PEUX AVOIR PEUR PAR EXEMPLE D'ETRE LICENCIE, SI JE N'OBEIS PAS, MAIS DANS LE MEME TEMPS JE PEUX PARFAITEMENT PENSER QU'IL EST PARFAITEMENT IMMORAL D'OBEIR."
Pour aller plus loin, je dirais que les victimes de harcèlement moral au travail aujourd'hui, à l'heure du symbole fort voulu hier lors des commémorations du 11 novembre, ne peuvent quand même que se féliciter de n'avoir pas vécu sous le régime nazi... Et de citer Sartres : "Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande" car nous avions le choix de collaborer ou de résister. Je vous laisse placer dans ces deux catégories les harceleurs et leurs victimes... en rappelant que nous avons TOUJOURS le choix...
Bien à vous deux et encore un grand merci pour vos pertinents éclairages documentés.
Au plaisir de vous lire à nouveau...