Christophe DEJOURS s’efforce de rassembler les arguments en faveur d’une conception restrictive de la violence de façon à ne pas passer à côté de ce qui lui semble être un problème clinique et théorique majeur. En abordant le thème « violence et travail », il ne peut être ignoré les conséquences pratiques et politiques.

Le débat tourne autour des relations entre système néo-libéral et système totalitaire. Nous sommes passés aujourd’hui de la tolérance sociale à l’injustice, il est important dans ce contexte de discuter des risques de dérives du système.

La différence fondamentale entre les processus impliqués dans l’adhésion au système néo-libéral et ceux impliqués dans l’adhésion au système totalitaire met précisément au centre la question de l’usage de la violence. Dans une dictature, la violence est systématiquement utilisée pour soumettre les gens et pour traiter le problème des récalcitrants. Ce n’est pas le cas dans notre système néo-libéral. La banalisation du mal et de l’injustice ne passe pas chez nous, me semble-t-il, par l’exercice de la violence, mais par la collaboration de la majorité au système.

On constate aujourd’hui l’apparition de nouvelles pathologies sous l’effet des mutations technologiques, organisationnelles et managériales : pathologies d’épuisement ou de surcharge, lésions par hyper-sollicitations (TMS etc…), pathologies du harcèlement et du mobbing, peur du chômage, suicides… Cette liste, tout le monde s’accorde à le dire, reflète l’apparition d’une nouvelle forme de souffrance dans le rapport au travail.

Mais, on a vite fait d’établir aussi une équation entre les causes des nouvelles formes de souffrance dans le travail et la violence. En effet, les conduites déloyales, les stratégies de déstabilisation psychologique, les infractions au droit du travail, les injustices en tout genre etc… relèvent-elles de la violence ?

Il s’agit le plus souvent de consentement :
- à subir la souffrance,
- à être témoin de la souffrance d’un tiers sans pour autant intervenir ou agir,
- ou encore faire subir la souffrance à autrui sans être soi-même sous la pression d’une violence qui nous disculperait.
Toujours avoir dans ce contexte la préoccupation de départager ce qui ressortit à la violence et ce qui ressortit au consentement libre.

Pour mieux comprendre, définissons le terme de "violence" : Une conduite est violente lorsque l’intention contient la possibilité, voire la volonté de dégrader ou de détruire, même si l’objectif visé n’est que partiellement atteint.

• La violence réactionnelle : lorsque quelqu’un est « hors de soi », lorsque la colère peut déboucher sur un acte violent, sémiologie du « passage à l’acte Â» = solution ultime pour décharger l’appareil psychique de l’excitation en excès qui menace de le détruire de l’intérieur,
• La violence actionnelle : = action délibérée impliquant l’exercice de la liberté et de la volonté. C’est le cas chez le tortionnaire ou chez le coupable d’un meurtre commis avec préméditation. La conduite est délibérée voire calculée, elle a directement à voir avec le sadisme, c’est-à-dire le plaisir ou l’anticipation du plaisir à faire souffrir ou mourir un tiers.

Violence et identité :
La violence a toujours un enjeu d’identité.

• Dans le cas de la violence réactionnelle, c’est l’identité du sujet violent qui est mise en cause par la situation, et c’est pour tenter de ne pas perdre son identité qu’il passe à l’acte convulsivement.
• Dans le cas de la violence actionnelle, il ne s’agit pas de l’identité du sujet mais de l’identité de la victime que le sujet cherche à anéantir. La violence actionnelle vise très précisément à atteindre l’autre dans son identité : dégrader, détériorer, ou détruire l’identité de l’autre.

Dans le premier cas, pour se défendre de l’autre, dans le second cas, pour tirer du plaisir de l’effondrement de l’autre.

A suivre : Partie 2 : la violence actionnelle ou délibérée comme instrument de domination

Source : Article "violence ou domination" In "Travailler" C. DEJOURS - 1999