De plus en plus désemparés face à la souffrance au travail, voire aux suicides, atmosphère délétère, déni social, loi de l’Omerta, hygiénisme rampant, isolement des salariés, nomadisme imposé, disparition des collectifs de travail etc… etc… Tous les termes sont employés pour dénoncer l’indicible… Alors on pallie… employeurs, experts et syndicats mettent en Å“uvre des solutions « pour faire voir que… Â» : cellules psychologiques d’écoute, stage en gestion du stress, questionnaires etc… Autant d’actions coûteuses et totalement inutiles… D’autres encore, s’appuient sur la Loi (certains prônent ainsi la délation), certes les règles existent et ils convient de les appliquer mais ce n'est souvent qu'une manière de peindre la girafe en bleu !

Qui et quand comprendra-t-on enfin que ce qui fait souffrance dans « l’après Â» c’est que ces salariés détruits sont complètement exclus (isolement à nouveau…) du débat sur les problèmes qui sont en jeu, et ce, alors qu’ils sont à même de dire ce qui fait souffrance ?

Certes ces dispositifs visent à pallier de prétendues difficultés personnelles des salariés et/ou de mettre en avant « le pervers narcissique de l’encadrement de proximité », et comme toujours de traiter ce qui fait souffrance de manière binaire sous forme de conflit interpersonnel… Ceci ne permettant pas de remettre en question l’organisation du travail ni de repérer les facteurs de risques liés au travail et encore moins d’agir sur ces derniers (dans combien de documents uniques les risques psychosociaux apparaissent-ils actuellement ? Cf. le triste exemple des suicides chez Renault, suite à la mise en place d’un observatoire du stress, première entreprise française a avoir initié cette démarche).

Pire encore, ces dispositifs bloquent même toute action et empêchent l’investigation et l’investissement sur le terrain ainsi qu’un réel questionnement des conditions et organisation du travail. Ainsi, on lisse le phénomène, on établit un tableau de bord de surveillance et on conduit le tout « Ã  un appauvrissement du débat social, et par voie de conséquence à un appauvrissement du fonctionnement psychique des individus, très fragilisant en terme de psychologie Â» dixit Philippe DAVEZIES, Maître de conférences en santé au travail à l’Université de Lyon.

Il faut dire que si l’enjeu est de taille en terme de santé publique, l’exemple n’est pas donné par les pouvoirs publics qui comptent gérer les risques psychosociaux par la mise en place d’indicateurs (et oui n°6… des chiffres encore et toujours…) et mieux… pensent éradiquer le phénomène en mettant en place des « bonnes pratiques », « une bonne écoute »… bref, de normaliser les comportements… Alors en attendant, on surveille les « agents à risque »… et on renvoie ainsi une fois de plus l’idée très répandue selon laquelle le stress au travail trouverait sa source dans l’incapacité du salarié à faire face aux exigences de son poste… Pincez-moi je rêve !

Yves CLOT, titulaire de la Chaire de Psychologie du Travail au CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers) pose le problème en ces termes : « Au contraire, le stress ne viendrait-il pas plutôt d’une organisation qui ne réussit pas à faire face aux exigences et aux capacités d’agir des salariés ?… Ah ! merci pour ces mots… Voilà le fond du problème, aujourd’hui c’est la loi du chacun pour soi, se développe dans ce contexte une individualisation majeure : dans certaines entreprises et/ou administrations des opérateurs sont rémunérés en fonction d’objectifs de plus en plus éloignés du travail, d’autres sont rémunérés simplement et purement pour mettre au rebus celui ou celle qui « ne rentrera pas dans le moule Â» (ou dans les petites cases pour reprendre l’expression consacrée de Nath, droits d’auteur oblige !)…

Des critères pour le moins subjectifs et un moyen de culpabiliser les salariés, voire de désigner ceux dont les comportements ne seraient pas adéquats (on appelle cela de la délation dans le petit Larousse je crois…)… Travailler, c’est aussi et surtout pouvoir se regarder dans une glace le soir en rentrant chez soi… Face à l’ampleur du phénomène, syndicalistes et médecins du travail confient leur désarroi ; il leur appartient pourtant d’agir en amont et de jouer un rôle d’alerte… D’autant que la récente jurisprudence (1) va venir mettre de plus en plus des grains de sable dans ces mécaniques bien huilées. Ainsi, de plus en plus d’inspecteurs du travail savent faire émerger les problèmes des salariés de façon à ce que la responsabilité de l’employeur soit engagée en cas de situation de souffrance dans son entreprise. En cas de suicide, ce dernier peut même faire un signalement auprès du procureur pour homicide involontaire par faute d’imprudence.

Alors à quand l’échange… le partage… Un débat public oui… et une communication… pour « mettre en commun Â» ce qui peut encore l’être… ?

Source : Santé et travail - Janvier 2009

(1) cf. Arrêt SNECMA du 5 mars 2008 stipulant que le juge peut désormais suspendre une organisation de travail s’il considère que celle-ci ne garantit pas la santé et la sécurité des salariés, en bref il existe désormais une obligation de sécurité qui incombe à l’employeur