Dans cet ouvrage l'auteur porte un regard acéré sur les comportements individuels dans l'entreprise... et nous amène à nous poser la question suivante : victime des autres mais aussi victime de soi-même ?
A partir de recueil de témoignages éloquents, elle nous explique comment la course à la performance et à la réussite génère des individus solitaires et narcissiques au bord du burn-out.

Voici son interview et quelques conseils bien judicieux : source www.lentreprise.com

Marie-France Hirigoyen :
Notre société survalorise la réussite sociale. Il faut être le meilleur, quels que soient les moyens pour y parvenir. Dans cet univers de compétition, les salariés se sentent en insécurité. Le « chacun pour soi » règne et cela crée une attitude individualiste. Les managers foncent dans l'action et soignent à fond leur image. Ils sont à l'aise dans une société qui les invite au culte de l'ego. L'exigence de performance les rend narcissiques.

Le monde du travail crée-t-il des pathologies narcissiques ?
M.-F. H. : Il y a une augmentation des pathologies narcissiques, car on trouve de plus en plus de personnalités hyper adaptées aux exigences du monde moderne. Conditionné par le mythe de l'homo œconomicus, engagé dans la lutte pour la vie, l'individu moyen a changé. Bien souvent, il manque d'intériorité et reste dans des relations superficielles et ludiques, tant sur le plan professionnel que privé.

Pensez-vous que les cas de workaholisme et de burn-out se développent ?
M.-F. H. : Les psychiatres sont aujourd'hui confrontés à plus de patients ayant des addictions, notamment l'addiction au travail. Le travail, c'est une façon de se remplir et de ne pas voir son malaise intérieur. On part le lundi matin par le premier avion et on rentre le vendredi soir, épuisé, à la maison. Les femmes sont moins sujettes au workaholisme compte tenu de leurs charges de famille qui les ramènent à des réalités concrètes. Elles sont obligées d'équilibrer leur vie. Parfois, certaines découvrent une nouvelle rivale, non pas une autre femme, mais le boulot de leur conjoint qui déborde sur la vie de toute la famille.

Les femmes cadres, citadines et très diplômées sont-elles plus exposées à vivre seules ?
M.-F. H. : Oui, les chiffres le démontrent : une femme cadre sur cinq vit seule. Cela s'explique notamment sur le plan économique. Les femmes veulent réussir leur vie professionnelle pour s'assurer une sécurité financière. Elles savent que le mariage ne dure pas forcément. Celles qui ont un métier intéressant s'investissent pleinement. Elles souhaitent trouver un homme qui les surprenne et les exalte. De leur côté, les hommes sont inquiets devant ces femmes qui sont autonomes et ont, parfois, plus de pouvoir qu'eux. La rencontre n'est pas évidente ! A 40 ans, certaines paniquent, car elles n'ont pas vu le temps passer et n'ont pas d'enfants. Si elles n'ont pas d'autre possibilité, elles recourent volontiers à la fécondation in vitro. D'autres adoptent, seules, un enfant.

Vous estimez que les 35 heures ont détruit le lien social. Qu'entendez-vous par là ?
M.-F. H. : Depuis les 35 heures, les temps morts, les pauses et les échanges autour de la machine à café ont disparu. Tout est concentré, tout vide est rempli. Même si le travail en open-space donne l'impression que l'on travaille ensemble, on peut s'y sentir seul. On demande de la performance, de l'efficacité permanente, c'est la chasse au gaspi. Fumer sa cigarette à l'extérieur est mal vu.

Les salariés sont-ils démotivés ?
M.-F. H. : La société impose aux salariés de se montrer toujours de bonne humeur, en forme moralement et physiquement. C'est impossible en quarante ans de vie professionnelle ! L'une de mes patientes me racontait qu'elle s'était absentée pour cause de décès dans sa famille. A son retour, on lui a dit : « Tu as du boulot en retard. » Personne ne s'est intéressé à elle, ne lui a demandé de ses nouvelles. Elle était totalement démotivée.

Quelles préconisations feriez-vous à un patron de PME pour souder ses équipes ?
M.-F. H. : Il doit donner du sens au travail de chacun. Les salariés attendent de la reconnaissance, une identité à travers leur activité. Ils sont prêts à travailler plus à condition d'avoir un retour. Ils ne sont pas uniquement motivés par des augmentations de salaire. Ils veulent aussi progresser par rapport à eux-mêmes. Le patron de PME peut avoir un dialogue franc, dire des choses rudes. Si le reproche est clair et précis, il ne s'agit pas de harcèlement. C'est simplement un management courageux.

Dans votre dernier livre, vous estimez que la rivalité s'est développée dans les entreprises au détriment de la solidarité. Pourquoi ?
M.-F. H. : Aujourd'hui, les collègues sont moins des camarades que des rivaux. Lors d'une fusion, on met des personnes en doublon et l'on sait que l'on en gardera une seule. Cela peut amener à des conduites déloyales. Il n'y a plus de solidarité où l'on peut compter sur son collègue.

Que pensez-vous du coaching dans le monde de l'entreprise ?
M.-F. H. : Il est utile lorsqu'un manager fait trop ressentir sa problématique personnelle dans son management. Des chefs d'entreprise viennent me voir, car ils peuvent me parler, décortiquer leurs problèmes, sans montrer leur vulnérabilité à leur entourage. C'est une démarche confidentielle. J'aimerais bien prendre Sarkozy en thérapie. Il serait encore plus performant ! Mais je ne pense pas qu'il ait une demande de cette nature. C'est un hyperactif qui n'a pas le temps.

Vous dites qu'il faut développer son intériorité pour se maintenir en bonne santé.
M.-F. H. : Effectivement, la solitude permet d'aller vers d'autres possibles, que ce soit la création ou une démarche religieuse. Elle permet de se concentrer tout entier à l'intérieur de soi. S'isoler, faire retraite constitue une sorte de purification, de régénération. On voit s'affirmer un besoin accru d'espace, de silence, de lieux de méditation. C'est ainsi que, depuis quelques années, des chefs d'entreprise font volontiers une retraite dans un monastère. Mais ils ne vous le diront pas !

Une chose est sûre la solitude transforme. Elle est même indispensable à qui veut aller à la découverte de soi-même et s’éloigner d’un monde d’apparences. De nouvelles formes de sociabilité se dessinent. Tout le monde a été, est, ou sera seul. Sans être forcément isolé... Dans ce contexte, la solidarité a-t-elle un avenir ?