"Avant même de mourir pour avoir travaillé une fois de trop vingt et une heures d’affilée (une seule fois est déjà de trop), avant de finir à l’état de mort vivant sur un lit d’hôpital pour avoir enchaîné contrats sur contrats dans le seul espoir d’obtenir un CDI, avant de vouloir «s’effacer» ou embrasser un platane pour échapper à des chéfaillons qui vivent eux-mêmes dans la terreur de supérieurs invisibles, ces hommes et ces femmes sont déjà morts : d’épuisement, de peur, de honte, d’incompréhension, d’humiliation. Le coup de grâce est variable, mais toujours sale. Il n’y a plus grand-chose à tuer, lorsque le sujet n’est plus qu’une qualité particulière ou une fonction simple, lorsqu’il se sait interchangeable et en sursis, et lorsque le seul profit qu’il espère tirer de se tuer à la tâche est d’avoir le droit d’en faire encore plus. On commence par briser l’âme, le corps finira par céder.

Dolorisme ? Une femme pleure comme une enfant en disant qu’elle ferait tout plutôt que «d’y retourner». Pendant qu’il parle de son travail, un homme ne peut contrôler le tremblement épileptique de ses mains. Des gens qui auraient oublié la sacro-sainte valeur du travail ? Un médecin, remarquable, souligne qu’ils ont tous au contraire en très haute estime cette valeur et que le travail a représenté pour eux un élément constituant fondamental. Ras-le-bol passager ? Quand ils n’y laissent pas la vie, ils y laissent leur existence."

Et pendant ce temps... Un nouveau suicide a eu lieu mardi 11 mars 2008 au Technocentre de Renault...

Photo : Charlie Chaplin dans les "Temps modernes"