bonheur_au_travail.jpg Que se passe-t-il aujourd'hui au travail ? Les dirigeants disent en choeur qu'ils n'ont « pas le choix ». Les managers sont fatigués et coachés pour éviter de « péter les plombs ». Les salariés en relation avec les clients ou les usagers, eux, ont le sentiment amer d'être contraints à mal travailler, de ne jamais « Ãªtre à la hauteur ». Marie Anne DUJARIER, sociologue, décortique dans son ouvrage "l'idéal au travail", le travail dans une chaîne de restauration et dans un hôpital. Elle montre qu'une réflexion sur l'organisation est trop souvent laissée aux salariés qui se construisent alors une figure, un comportement par rapport à une "norme idéale".

L'obligation d'être parfait sur tous les critères viendrait d'une demande sociale... c'est-à-dire aussi de soi-même" . Ainsi "l'idéal devient un projet à atteindre et non plus un modèle inatteignable" . Ce qui fait qu'on ne peut plus contester les objectifs mais seulement les moyens à sa disposition :

Lorsqu'un salarié « ose Â» contester un objectif parce qu'il est impossible à atteindre, ou lorsqu'il souligne l'impossibilité d'atteindre simultanément deux objectifs contradictoires, il est « mal vu ». Dans un service gériatrique, celui qui déclare ne pas pouvoir respecter les chartes déontologiques et éthiques compte tenu des moyens qui lui sont alloués, ou qui dit simplement qu'il n'a pas assez de lits pour exercer pleinement ses missions de service public, est traité de « râleur ». Ses pairs, sa hiérarchie, les usagers et les juges peuvent lui donner raison d'un hochement de tête, mais cette prise de position ne modifie aucunement la prescription. Dès qu'un décalage entre fins et moyens est constaté — ce qui est le cas quotidiennement — la tendance consiste à dénoncer le manque de moyens. Celui qui oserait dire que les fins sont trop ambitieuses passe pour un marginal, un désespéré, un fou, un raté.

Mais dans le cas où l'idéal devient "norme" alors chacun cherche à se débrouiller pour résoudre le conflit interne que cela engendre. Marie-Anne Dujarier distingue dans son livre les "héroïques" qui acceptent les prescriptions idéales et cherchent à les réaliser, les traitant de "surhumaines" et pour lesquelles il faut "avoir la foi", du dévouement et donc s'assujettir alors à l'institution.

Les "pratiques" ne dénoncent pas l'exigence idéale pour ne pas être en situation de déviance mais ils ont renoncé à s'y conformer: Ils prennent du "recul" par rapport à la situation.

Les "enchanteurs" gardent la norme idéale mais s'arrangent pour ne pas avoir à s'y confronter; c'est le cas de ceux qui sont "dans les bureaux", loin du terrain. Ils fabriquent des prescriptions de toute-puissance (les recettes!)

Les "résistants" dénoncent les normes idéales, ils acceptent leurs limites et ne se réfugient ni dans la toute-puissance, ni dans l'impuissance.

Dans tous ces cas, quand on est en "première ligne" il faut "faire face", ce qui entraîne souvent qu'on fasse "comme si". Comme si on y croyait à cette perfection (de pouvoir faire recevoir tous les élèves d'une classe à un examen, que 80% d'une classe d'âge passent le bac...); comme si on respectait toutes les demandes (un programme entièrement vu et compris par les élèves...); comme si les appels d'offre allaient permettre une égalité de traitement entre les prestataires... Car on sait bien que "celui qui ne joue pas le jeu de la simulation de l'idéal perd tout crédit" et on s'obligera à produire les documents (cahier de texte bien rempli...) car "la production de signes permet d'éviter les sanctions prévues en cas d'écart à la norme, fut-elle idéale>> alors <<il faut simuler que l'on est tout-puissant, en produisant les documents prévus pour cela>>.

Un ouvrage très éclairant sur la manière dont on vit le travail, comment son organisation se construit (ou pas... ;) ) et sur cette part de soi que l'on donne, sans vraiment sans rendre compte... mais... et vous... dans quelle catégorie vous situez-vous, et dans laquelle me voyez-vous ?

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